Aux heures matinales d’une journée majorquine, avant que la chaleur ne pèse lourdement sur les caroubiers, résonne un son qui définit le véritable rythme de notre île. Ce n’est ni le bourdonnement d’un car de touristes, ni le tintement d’un café qui ouvre ses portes, mais le battement régulier et cadencé des sabots sur une terre cuite par le soleil. Les chevaux constituent l’ancienne pulsation de Majorque, les vestiges d’une époque où la foravila (la campagne) représentait notre seul univers. Pour bon nombre de visiteurs, l’île évoque les criques turquoise et les soirées tapas, mais pour ceux d’entre nous qui ont grandi ici, le paysage se révèle mieux depuis la selle. J’emmène souvent ma chienne, Cala, vers les sentiers proches d’Algaida, et même elle s’arrête pour observer le passage d’un groupe de cavaliers, la poussière s’élevant en nuages dorés dans leur sillage. C’est un lien avec la terre qui paraît juste et ancestral, une manière d’explorer les collines et les vallées qu’aucune voiture ne pourra jamais atteindre.
Horse Riding in Mallorca on the Beach and Forest
3-Hour Beach Horse Riding to Discover the Beauty of Alcudia Bay
Le joyau noir des Baléares : le cheval majorquin
Pour appréhender la culture équestre d’ici, il faut d’abord faire la connaissance du Cavall de Pura Raça Mallorquina. Il s’agit de notre race indigène, dotée d’une beauté saisissante avec une robe aussi noire qu’une nuit d’hiver et d’un tempérament remarquablement calme. Ces chevaux ne sont pas les pur-sang nerveux et ombrageux du continent ; ils se révèlent robustes, sensés et profondément enracinés dans notre histoire. Dans les années 1980, nous avons failli les perdre. La population était tombée à moins de trente individus, une tragédie qui aurait effacé une part de notre âme. Heureusement, des éleveurs passionnés et l'[Official Association of Mallorquín Horse Breeders] ont su les sauver de l’extinction, et aujourd’hui, plus de trois cents de ces superbes animaux peuplent les écuries de l’île.
Monter un cheval majorquin offre une expérience radicalement différente. Leur morphologie svelte s’accompagne d’une force incroyable, idéale pour arpenter les terrains rocheux de la Serra de Tramuntana. En selle, on perçoit immédiatement leur intelligence. Ils veillent sur leur cavalier, négociant les sentiers calcaires avec un pied sûr qui force l’admiration. Quiconque recherche un lien authentique avec notre patrimoine doit impérativement s’adresser à une écurie élevant ces pur-sang. C’est ce qui fait la renommée de Majorque auprès des cavaliers exigeants qui privilégient la préservation à la simple mise en scène.
Galops côtiers et nord sauvage
L’image d’Épinal du voyageur galopant le long du rivage, embruns sur le visage, est tenace. À Majorque, ce projet demande toutefois une certaine connaissance du terrain, car la réglementation sur l’accès aux plages est particulièrement stricte. En haute saison, de mai à octobre, l’accès à cheval sur les plages publiques telles qu’Es Trenc ou Playa de Muro est formellement interdit pour préserver les estivants et la fragilité des dunes. Néanmoins, la côte nord, aux abords de Son Serra de Marina, reste un bastion pour les inconditionnels de la mer. Ce littoral escarpé, balayé par les vents, contraste nettement avec les stations balnéaires aseptisées du sud. Ici, l’eau prend des teintes violettes et le sable se mêle à des fragments de posidonie séchée.
Le moment idéal pour monter en selle se situe aux premières lueurs du jour, lorsque la Méditerranée offre une surface plane et que seule se profile la silhouette d’un héron solitaire dans les roseaux de la réserve naturelle de S’Albufera, toute proche.
Le Rancho Grande Park fait figure de poids lourd parmi les centres équestres de la région. S’étendant sur 900 cuarteradas (environ 640 hectares) de terrain privé, il offre une perspective d’espace rare sur une île de cette superficie. Ses infrastructures s’adaptent à tous les profils, du parfait débutant souhaitant monter pour la première fois au cavalier aguerri en quête d’une sortie soutenue. Leurs soirées thématiques constituent une institution locale : une promenade à cheval à travers les pinèdes, suivie d’un barbecue et d’un spectacle équestre traditionnel. Certains y verront une formule trop touristique, mais la qualité des montures est irréprochable et le panorama du coucher de soleil sur la baie d’Alcúdia justifie à lui seul le déplacement. En 2026, les tarifs débutent généralement autour de 69 € pour une balade de deux heures, un montant tout à fait mesuré au regard de la prestation.
Sentiers de montagne et approche éthique
Si la côte constitue le visage de l’île, ses montagnes en forment l’ossature. Une randonnée équestre dans la Serra de Tramuntana sollicite tous les sens. S’y mêlent le parfum des aiguilles de pin humides, le tintement lointain des cloches de chèvres et des panoramas vertigineux plongeant dans la Méditerranée. Près de Bunyola, le Club Hípico La Gubia donne accès à des chemins serpentant entre des oliveraies centenaires et d’anciens murets de pierre sèche. Ces tracés, façonnés à la main au fil des siècles, portent une épaisseur historique que l’on ressent physiquement. C’est un endroit où j’ai passé de nombreuses heures. Les chevaux y sont toniques et réactifs, des qualités indispensables pour aborder les pentes abruptes qui caractérisent ce site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Pour les cavaliers privilégiant une démarche plus responsable, Natura Cavall, près de Manacor, propose une alternative singulière axée sur l’équitation comportementale. La structure accueille des chevaux sauvés de la maltraitance et réhabilités avec patience. Nombre d’entre eux sont pieds nus et montés sans mors, une pratique qui exige une connexion intuitive entre l’animal et son cavalier. L’équipe organise des randonnées de plusieurs jours à travers l’île, avec nuitées en finca traditionnelle ou à la belle étoile. On est ici loin de la simple file indienne de touristes : il s’agit d’une véritable expédition. L’apprentissage de la lecture corporelle du cheval confère à cette relation une authenticité loin des schémas convenus. C’est sans doute la manière la plus intègre d’explorer l’intérieur des terres.
